UrgInfo 64A

L’anesthésie va tuer la chirurgie

jeudi 31 août 2006 par Patrice Labes

Le 10 Décembre 1844 Horace Wells, dentiste à Hatford, dans le Connecticut, regarde la parade d’un bateleur nommé Colton qui se propose, contre la modique somme de 25 cents et avec le concours d’un mystérieux produit volatile, de « véhiculer l’assistance vers des transports paradisiaques et des exaltations sublimes ». Un des spectateur, bientôt grisé par le mystérieux gaz, perd l’équilibre, chute de l’estrade et se blesse ! L’attention de Wells se trouve alertée quand il constate que l’homme, sérieusement meurtri, ne ressent aucune douleur. Le jeune dentiste, dès le lendemain respire ce gaz hilarant avant de se faire arracher une dent et affirme : « Une nouvelle ère s’ouvre à la chirurgie dentaire, cela ne fait pas plus mal qu’une piqûre d’épingle"

Après avoir utilisé avec succès son procédé sur ses propres patients, il décide de divulguer son innovation, et l’expérimente en séance publique à l’Hôpital de Boston. Malheureusement, l’hilarité, qui avait présidé à l’intuition du dentiste, entend garder la vedette, et c’est dans la confusion et le rire que s’achève la démonstration officielle. Personne ne prend Wells au sérieux !

Ce gaz, qui n’est autre que le Protoxyde d’Azote repéré dès 1800 par Sir H. Davy, chimiste anglais, avait laissé au savant après qu’il l’eu testé sur lui, le souvenir d’une « courte insensibilisation, suivie d’un réveil euphorique ». Ce fut cette dernière qualité qui influença la carrière de l’effluve durant quarante années, et elle fut bientôt connue dans les foires sous le nom de « Gaz Hilarant »

L’assistant du dentiste, WTG Morton, conscient de l’efficacité du mystérieux gaz, suivant des cours de médecine, questionne un de ses professeurs, le chimiste Jackson, afin de connaître dans le détail les propriétés d’une autre substance connue elle depuis le Moyen Age : l’ Ether Chlorhydrique Il teste ce gaz lors d’un plombage de dent anormalement douloureux, et l’essai est concluant. Le chimiste conseille à Morton d’essayer l’ Ether Sulfurique , qui agit avec encore plus d’efficacité.

Sûr de son fait, Morton décide de trouver un chirurgien pour tester ce nouveau procédé sur une véritable opération. Un des meilleurs chirurgien de Boston, J.C. Warren, bien que sceptique, lui donne son accord et le 16 Octobre 1846, Morton endort un homme atteint d’un angiome du cou, dans la salle d’opération du Massachussett’s Hospital de Boston. L’opération dure 5 minutes et le patient déclare au réveil qu’il n’a rien senti. Le lendemain, le chirurgien enlève une volumineuse tumeur de l’épaule en prenant son temps.

Le 18 Novembre,1846, Bigelow, un confrère convaincu par Warren, publie la découverte dans le Boston Médical and Surgical Journal.

Deux mois après les américains, Liston réalise en Angleterre une amputation de cuisse sous anesthésie générale. Puis Jobert en France et Pirogoff en Russie adoptent à leur tour ce procédé.

En seulement un an, plus de soixante appareils différents sont proposés pour dispenser ce gaz.

Cette même année 1847, Simpson, Professeur d’obstétrique à Edimbourg, use d’un produit fabriqué depuis 1831 par le français Soubeiran : le Chloroforme , déjà testé sur le chien. Les querelles de clocher débutent et Paris vante les mérites du Chloroforme pendant que Lyon ne jure que par l’Ether.

Mais plusieurs décès imputables aux anesthésiques sont signalés et les études montrent des atteintes irréversibles des centres cérébraux en cas de surdosage. Les chirurgiens sont alors invités à limiter la durée de leurs interventions à une heure...

Le silence gagne les salles d’opération : peut-on imaginer le changement radical d’ambiance ? D’un coté, un malade maintenu fermement par plusieurs assistants parfois un peu brutalement, qui se débat face à un opérateur qui s’active et doit prendre les hurlements de vitesse. De l’autre, un corps inerte que l’on peut placer dans la position requise face à un praticien calme qui œuvre à son rythme, sans la hantise de torturer son patient.

Certains chirurgiens sont alors très perturbés par ce changement majeur : Comment vivre dans tout ce calme ? A quoi sert la dextérité puisqu’un chirurgien timoré peut obtenir de bons résultats en prenant son temps ? Le personnage du chirurgien fort en gueule, bourru mais brave, au cœur bien accroché cède la place à un technicien policé, mesuré et plus rigoureux.

Gensoul, chirurgien Lyonnais ayant à intervenir sur un homme inerte et sans connaissance, déclare, ayant gardé sa rapidité mais perdu son dynamisme :

« L’anesthésie va tuer la chirurgie, c’en est fini du tempérament chirurgical ! »

Tiré de « Les outils du corps » par A. Velter et M.J. Lamothe, Edition Hier et demain


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